« Sus à la sueur ! Sus à la peur ! En avant, mes amis ! ».
Paroles prononcées par le capitaine Bertrand, le 2 février 1944, à Monte Cassino, avant d’être touché par une balle en plein front.
Depuis que la guerre est finie et en attendant la retraite, vers une heure de l’après-midi, le printemps venu, les homo sapiens parisiens ont pour coutumes, de sortir de leurs modernes grottes pour aller s’entasser sur une terrasse bondée. D’atroces personnages officiant avec de grand plateaux en forme d’hosties couleur caca apportent aux bipèdes bronzés, exultant de préjugés et gonflés de conformisme, des victuailles éventées et des boissons impérialistes qui font jaillir des émissions bruyantes de gaz stomacaux par les bouches qui ont précédemment émis une flopée de propos fleurant le vomis sur leurs collègues d’étables.
Mon sens de l’observation affinée au fil du temps et doublée d’une paire d’oreilles adéquates me permet d’affirmer que la première conversation que tiennent les gens que je sers est le ragot. J’ose croire, pour garder un peu d’espoir en l’espèce humaine que c’est une seconde nature, et non pas leur essence même, de calomnier, de diffamer, de dénigrer, de jalouser, d’écraser, de se moquer de personnes qu’ils saluent quotidiennement avec un sourire éclatant de méchanceté, une bise baveuse ou une poignée de main hypocrite. Ils devraient les tuer une fois pour toute, les gens qu’ils n’aiment pas, mais la lâcheté les en empêche. La peur et le qu’en dira t-on les dévorent. L’assassinat, malheureusement, n’a jamais été un phénomène de mode comme la trottinette ou la minijupe.
A l’instar de la journée précédente, sans parler d’autres milliers de fois, j’arpentais la terrasse du café avec un plateau ébréché à la main, mon corps svelte revêtu d’une chemise anciennement blanche, d’un pantalon noir et d’un gilet de la même couleur cachant tant bien que mal la saleté accumulée au cours des semaines précédentes. Le garçon de café parisien évoque étrangement un pingouin échoué sur une banquise de béton.
Il faisait chaud. Je suais à grosses gouttes. Mon slip était trempé. Les pigeons répandaient leurs fientes avec une désinvolture révoltante. Les clients se souciaient de leur apparence et de leur position face au soleil éclairant la couche de pollution dans laquelle nous respirions tous un air pourri relevant une note poivrée de lavande ammoniacale que la mairie avait crû bon de distiller dans de discrets aérosols installés à de milliers d’exemplaires dans toute la capitale pour masquer l’odeur de la merde. Encore une chance que la putréfaction des esprits soit inodore et sans danger pour la santé publique ! Sinon, imaginez…L’horreur ! Les émanations pestilentielles qui s’en dégageraient rempliraient l’atmosphère de la ville. Les premières victimes, enfants et vieillards confondus, succomberaient à même le sol et formeraient un lit de corps recroquevillés sur la chaussée. Dans les premiers jours, la mairie débordée par l’hécatombe utiliserait des chasse-neige pour déblayer les rues encombrées. Les déblais de cadavres formés le long des trottoirs obstrueraient les entrées des immeubles. « Mais que fait le syndic ! » S’écrieraient quelques propriétaires en colère, entourés de morts en décomposition. Confinées dans leurs loges, les concierges portugaises mourriraient alors à leur tour, incapable de balayer et même de sortir de chez elle. De nouvelles maladies apparaîtraient dont la dangerosité renverrait le sida à côté de la rougeole et de la scarlatine infantile. En moins d’une semaine toutes les espèces humaines auraient disparus de la planète. On peut supposer que quelques rats et une poignée de cafards survivraient des miasmes jaillis de la pensée humaine. La mise à nue de cette dernière aurait eu raison de l’homme. L’ennemi, le danger n’étaient pas la bombe atomique ou un de ses avatars, non, nous le savions tous. La seule fois où l’homme fût sincère, la vérité le foudroya. Et puis quelques millions d’années plus tard, tout recommencerait. De la copulation d’un rat dégénéré et d’un cafard mutant naîtrait un homme qui délimiterait rapidement son territoire, la frontière du bien et du mal et le futur emplacement de sa télévision.
Le téléphone portable à proximité du cerveau - gonflé de rien, le vide à portée de main - et la mèche rebelle, unique désobéissance contre l’ordre de leur ondulation capillaire et contre l’autorité tout court, mes clients attendaient. Les poches gastriques s’agitaient, les mains fébriles se levaient pour m’interpeller, moi ou un de mes camarades submergés par la demande. Les avocats, les directeurs de ressource humaine, les secrétaires et tous les autres employés de brillantes entreprises françaises aux tentacules planétaires, qui formaient le gros de notre clientèle, aspiraient à être servis dans le plus bref délai avant de retourner dans leurs étables climatisés consulter des dossiers ou des photos de cul sur Internet. Voire les deux.
Du revers de la manche de ma chemise dégueulasse, je tentais désespérément de colmater les pores de ma peau grasse à travers laquelle suintait, avec une régularité imbécile qui me faisait rager, une sueur aigre dont l’odeur se mêlait à l’eau de Cologne de chez Lidl que je ne manquais pas de m’asperger chaque matin. Par une étrange alchimie, ce savant mélange, transpiration-eau de toilette de chez Lidl, produisait non pas du mazout mais du parfum. Je sentais bon, du moins le pensais-je. C’est alors que je m’aperçus que vous me regardâtes. Ma souffrance de virevoltante devint intense, lourde. Soudain, j’eus du mal à avancer. Je me plus à m’imaginer blotti contre votre corps pendant que vous essuyâtes avec une lingette de bébé le résultat de la fièvre intense que j’expiais, moi, pauvre victime innocente de ce monde cruel. Ah, maman ! Les gouttes de transpiration qui jaillissaient de mon front en s’éparpillant dans mes sourcils broussailleux reprenaient leurs descentes folles au niveau de mes yeux – non, je ne pleurais pas - jusqu’à mes joues et terminaient leurs chutes au niveau du sol ou des fois dans les assiettes des clients quand je les déposais sur la table. Je ressemblais de plus en plus à une cascade d’eau salée, à une douche absurde construite par un plombier anonyme. J’avais pris conscience de votre présence insolite sur cette terrasse. Je souffrais avec joie, comme un bon chrétien. Vous me parûtes comme une île paradisiaque au milieu d’un océan boueux dépourvu de poissons mais pas de têtards tentant de survivre dans la vase. Dans le bleu délavé de vos yeux je lus le ressac des vagues qui furent témoin de ma naissance à l’hôpital du docteur Mamadou Bissa à Châteauroux. Quoi ? Qu’est-ce qu’elle dit la dame ? À Châteauroux, la mer s’est retiré à l’ère quaternaire il y a moins de trois millions d’années ? Et alors ? Qu’est-ce que vous voulez que ça me foute ? Ma tentative poétique, pour varier de la veine odoriférante, scatologique ne fait de mal à personne. J’ai besoin d’une seule spectatrice de ma propre bêtise mise à nu. Au pire, je vous ennuie, au mieux je vous fais rire. Et plus, si affinités. D’abord, je ne suis pas né à Chartres et encore moins à Châteauroux.
Où en étais-je ? Ah oui, je suais. Pour contrebalancer la posture grotesque dans laquelle je me trouvais face à vous, tel un bossu la colonne vertébrale déformée à force de porter quotidiennement à bout de bras un plateau chargé de plats merdiques, je bombais le torse, au risque de péter les derniers boutons délavés de mon gilet crasseux, et m’avançait vers vous pour que les effluves de mon odeur corporelle atteignent de plein fouet vos illustres narines. Vous aviez le nez plongé dans la salade et l’ignoble vinaigrette préparée par l’arabe en cuisine expliquait peut-être votre absence de réaction olfactive alors que je me trouvais à moins d’un mètre de vous. Je décidais de vous parler pour pallier au charme défectueux de mon musc qui n’avait, je dois le dire, jamais agi positivement sur qui que ce soit. A part, la semaine précédente, sur un chien errant qui tenta, à maints reprises, pendant le service, d’immobiliser ma jambe droite, pour je ne sais quel sale besogne. Devais-je vous avouer que vous étiez en train de vous intoxiquer à bouffer la salade que mon idiot de patron avait appelé la gastroendivetomate aux lardons recomposés ? Au risque de ne plus vous revoir ? Non. Je savais ce que mon cœur me disait de faire mais je connaissais également ce que ma raison m’imposait (je me demande qui a dit ça avant moi). Je me tus, en espérant que vous ne soyez pas trop malade et parée pour un séjour prolongé aux lieux d’aisances. Terrorisé à l’idée qu’un embarras gastrique, sans parler d’une aggravation foudroyante qui vous conduirait peut-être aux portes de la mort, s’accapare de votre corps qui n’était pas encore le mien - mais qui peut savoir ? - je vous proposais exceptionnellement un Coca-cola pour agir comme détergent préventif sur les amibes qui risquaient de concurrencer l’intérêt que je vous portais.
Bien que revêtu d’un accoutrement ridicule, je n’étais pas un microbe unicellulaire, moi, une sous-classe de rhizopode, pas un protozoaire non, mais un homme ! Dans l’infini de ma complexité multicellulaire qui se prolongerait dans les vers de mon cadavre et dans la poussière des étoiles, une fois cette maudite planète pulvérisée, je creusais dans la masse nerveuse de mon crâne pour en faire sortir non pas une vésicule mais quelque chose d’intelligible à dire. Diable ! Je n’allais tout de même pas enfreindre le décorum et renverser le guéridon sur lequel reposaient votre coude et votre salade étiolée pour me jeter sur vos formes plantureuses. Non, loin de moi cette idée. Je retenais mon tempérament fougueux au risque de vous déplaire. Sous votre air endormi se cachait peut-être un désir effréné de mêler notre sueur printanière à l’instant même. Et ce surplus d’odeur, puant pour le commun des mortels, se terminerait dans un sommeil cataleptique après que ma petite mort survienne en vous pour votre plus grand plaisir. Enfin, tout dépend de la longueur de l’agonie.
- Non, merci.
Vous ne vouliez pas d’un Coca-cola. Mes glandes sudoripares oeuvrèrent dans votre plat quand je me penchai au dessus de votre table pour débarrasser vos restes. Vous aviez recueilli avec un bout de pain jusqu’à la dernière goutte de l’horrible vinaigrette préparé par l’arabe en cuisine. J’ai toujours pensé qu’il valait mieux mourir de cholestérol que de faim. Alliez-vous saucer les gouttes de transpiration qui s’écoulaient maintenant de mon front dans votre assiette vide ? Non. Notre absence d’intimité et votre éducation ne vous le permettaient pas.
Vos yeux clairs quelque chose, bleu je crois, fixèrent les miens recouverts de buée. Je baissais le visage devant la force de votre regard et pour vous éviter le spectacle de ma face dégoulinante. Je vous vis alors sortir de votre sac une feuille blanche et la tendre en dessous de ma tête pour recueillir ma sueur et mes tristes pensées. J’ignorais l’appel de plusieurs clients qui gesticulaient, le fondement agité par l’envie d’expulser ou d’être colmaté. Désespérés d’attendre, deux tables se levèrent et partirent sans être servis. En temps normal, des clients mécontents et pire, qui partent sans consommer, m’aurait privé d’une nuit de sommeil. Mais nous n’étions pas dans la « normalité », n’est-ce pas ? J’entrais dans une ère nouvelle, une forme de chevalerie remise au goût du jour. Merde à tous les autres ! M’écriais-je, en pensée. Rester à votre service exclusif devint spontanément mon adage. Votre fidèle serviteur attendait vos ordres en restant immobile devant vous. Quand la feuille fût trempée, vous me commandâtes une grande théière d’eau chaude. Je courus au comptoir vous l’apporter. Vous mîtes la feuille imbibée dedans. La dernière phrase que je vous entendis prononcer fût :
- Et maintenant, je vais vous boire.
Je sentis alors toute l’eau se retirer de mon corps et la sensation de sécheresse devint si intense qu’elle me consuma sur place. Je quittais ce monde sans même pousser un cri d’horreur ou de soulagement.
Bien entendu, je ne pus terminer mon service. Que se passa t-il après ? Mystère. Les services de la voirie enlevèrent-ils mes os flottant dans mes derniers habits terrestres faisant office de suaire ? Une enquête de police fût-elle ouverte ? Un collègue de travail croyant ramassé le rendu d’un client à l’estomac dérangé par le plat du jour, du ragoût de mouton, jeta t-il mes restes à la poubelle ? Sur l’emplacement de ma disparition, une chapelle fût-elle élevé à la gloire de… De quoi, déjà ?
Flottant dans l’intemporalité, sans avoir même amorcé un début de conversation humaine avec vous, les questions continuent à affluer dans mon esprit. Bon, durant mon existence terrestre, j’ai volé quelques patrons mais rien à voir, avec Prométhée ! J’ai pas chouravé le feu à Dieu, que je sache. D’abord, j’y crois pas à ce con. Et si à l’autre, un aigle lui bouffait le foie, ma torture à moi n’en est pas moindre : je n’ai plus de corps mais toujours cette saloperie de conscience pour me hanter.
Des fois, dans le silence désespérant de votre absence, je crie « Eumemeur ! Eumemeur ! » mais je ne meurs pas. C’est pathétique. Tel un moderne Sisyphe, je gratte désespérément la poussière des étoiles mortes à la recherche d’un signe, d’un sens à suivre. C’est fou la quantité d’ordures galactiques que je suis sans cesse amené à retourner avec ma binette. Les jours et les nuits n’ont plus court. Le temps a disparu. Une question – peut-être vaine, comme toute chose - me préoccupe, sans me laisser de repos : Pourquoi avoir commandé une grande théière ? La feuille imbibée de ma sueur ne tenait-elle pas dans une théière pour une personne ou dans une tasse d’eau chaude ?
Je ne vous vois pas, je vous sens. Mon odorat n’a pas disparu. Je ne transpire plus, quel soulagement ! Je crois que je suis devenu invisible. Déjà que sur cette maudite terrasse on ne me regardait pas, alors imaginez maintenant…Comment vous revoir ?
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Un phénomène inquiétant a été aperçu dans le ciel de Toul dans la soirée du 13 janvier 2007. Une pluie de garçons de café, vétus de grotesques guenilles évocant l'accoutrement non moins ridicule de philosophes grecs qui, malgré le raffinement exquis de leur culture et la finesse de leurs pensées, n'ont pu empécher au cours des millénaires suivants la guerre, l'horreur, l'injustice, la souffrance, bref, la saloperie humaine, donc, en gros, cet averse de grêle garçonesque travestie en usurpateurs gréco-romaines tombait dans le ciel gris du département de la Meurthe et Moselle et les habitants du coin observaient cette possible manifestation anticipée de la fin du monde d'un oeil morne, l'autre rivé sur la télévision. On sait, de source sûre, que madame Vauban a dit ce soir-là à son mari, en fermant les volets de son pavillon de merde "Tiens, il pleut des garçons de café vétus de sacs de patates", lequel mari, accoudé à sa table révétu d'une toile cirée, à boire son ennui, s'est contenté de dire "Ferme la fenétre, il fait froid".
La guerre commença au mois de janvier de l'année en cours, dans le 7ème arrondissement de Paris, entre le café-brasserie-restaurant du Rond-point et le bar-tabac-PMU du Carrefour. Les deux bars, séparés par la rue du Général Boulanger, se faisaient face. Les employés du Rond-point avaient, jusqu'à ce mois fatidique, des relations fort courtoises avec ceux du Carrefour. Il leur arrivait même de trinquer ensemble au bar de
Sartre n'a jamais été garçon de café et c'est bien dommage. Mort, son oeuvre, ses pensées demeurent. Il est partout ! Je suis partout aurait pu dire son ancien voisin de table, Robert Brasillach mort fusillé pour tous les flics collabos et autres crapules devenues résistants le temps de chanter un ultime Maréchal, nous, voilà ! Peut-être qu’un jour de 1942, dans un coin du Flore, notre Sartre descendit de ces hautes réflexions philosophiques pour considérer un truc qui bougeait au ras du sol. Peut-être une blatte, cousine de Joseph K. ? Non. Oh, surprise ! Un garçon de café ! Il dédia un texte de huit lignes à cet orthoptère vertical dont la capacité de ramper tient du prodige. Ecoutons-le :