Entracte-entrecôte
Un. - Un garçon de café devient fou. Toutes les entrecôtes qu’il apporte à ses clients se mettent à se tordre de douleur dans leurs assiettes en suppliant le serveur de les épargner. Et il est seul, terriblement seul, car sa conscience le convainc de ne rien répéter à ses collègues, à son patron, aux clients. De ne pas leur avouer que la bidoche est vivante ! En train d’agoniser lamentablement entre des haricots verts, moitié cuits, moitié pourris, d’origine péruvienne.
Deux. - Un serveur apporte une entrecôte à une femme mystérieuse - mystérieuse car elle n’a pas de téléphone portable à portée de main, à moins qu’elle le cache entre ses cuisses - et alors, alors elle prend le morceau de viande avec sa main gauche et se l’applique contre l’oreille, en rejetant avec un air de star – Catherine Deneuve, bien retapée, serait parfaite pour le rôle - ses cheveux en arrière, et dit « Allo ? » en appliquant ses lèvres recouvert d’un rouge écarlate contre la bidoche et se met spontanément à pleurer devant le garçon de café car à l’autre bout du fil, son amant saigne. Il vient de se couper son sexe avant de mourir étouffé - on line - en avalant un morceau de travers devant l’écran de son ordinateur portable.
- Ne pleurez pas madame, je suis là dit le garçon de café.
- Qui ça ? demande la femme mystérieuse (Catherine Deneuve, donc) en regardant avec répulsion le type, accoutré d’un gilet noir dégueulasse et d’un tablier blanc crasseux, qui se tient devant elle.
- Moi, madame ! Ne vous fiez pas aux apparences, sous mon costume, je vis !
- Vous !
- Oui, moi madame répond fièrement le loufiat qui se sent devenir transparent (cf : The servant de Losey avec l’extraordinaire Dirk Bogarde).
Profitant de son invisibilité, il introduit sa main entre les cuisses de la femme et en conclut après l’avoir retiré, que définitivement, cette femme est un mystère. Pas de portable entre les jarrets.
Trois.- À quatre pattes, au risque d’abîmer ses bas - c’est devenu assez rare pour le préciser - dans un restaurant,
la Brasserie Lipp peut-être, sous une banquette, une femme cherche une entrecôte. Elle réussit à l’extirper délicatement entre la deuxième et troisième côte d’un vieux monsieur qui interpelle le garçon :
- Garçon, un autre verre et fermez cette porte sinon je vais attraper froid.
Le garçon sert un autre Saint-Amour au vieux con et lui répond poliment que la porte est fermée.
- Comme c’est étrange, j’ai froid dans le dos.
- Je vous suggère de vous rapprocher du chauffage, monsieur propose le loufiat, exemple parfait d’hypocrisie et de bassesse humaine.
Le vieux con s’exécute et change de table.
- Oh ! Mais vous avez un trou ! s’exclame l’auvergnat qui se tient comme tous les êtres dépourvus d’imagination, derrière le comptoir et devant la caisse, au milieu de nul part.
- Au cul, comme tout le monde répond calmement le vieux con, sans prêter attention à l’homme tronc, en continuant les mots croisés du Parisien qui sont entre nous du niveau d’un débile profond, de ceux qui vont au boulot tous les jours.
- Mais… Monsieur … ! Votre dos ! Là, on vous a retiré un morceau !
Le vieux con passe machinalement sa main dans le dos et sent un trou béat.
- Ah ! la salope, elle m’a tirée mon pognon ! s’écrie t-il.
- Mais qui ? semblent demander tous les clients silencieux qui se passionnent spontanément pour n’importe quoi (en 2007, à Saint Germain des prés, le prix du mètre carré n’a d’équivalent que l’ennui que l’on y respire).
- Une poule de luxe que j’ai levé et qui, profitant de cet état léthargique qui suit toute éjaculation chez l’homme - personnellement je ne ronfle pas - a dérobé le coffre-fort qu’un habile chirurgien avait installé dans une cavité de mon corps suite à la perforation de mon thorax par un obus de 40.
- Permettez-moi de vous interroger sur le contenu de votre coffre fort ? demande l’homme tronc, intéressé par tout ce qui rime avec or.
- Mon déjeuner.
- Votre quoi ? qui dit l’homme tronc.
- Bein, mon entrecôte. J’utilise mon coffre fort à l’occasion comme garde manger. Enfin, elle ne m’a pas fait les poches de mes couilles.
- Encore un obus ? demande poliment le loufiat, qui se tient droit comme un manche à balais, parallèle évident avec la lavette horizontal qu’il est.
- Mais non, mon vieux, sinon je serais mort depuis belle lurette. Pendant la guerre, un sergent passablement éméché a fait avaler une grenade à un clébard ; ce con n’a rien trouvé de mieux que de me péter entre les jambes et de me crever mes deux couilles. A la guerre comme à la guerre, j’ai dû les recoudre avec du fil nylon. Depuis je les utilise comme porte monnaie sans pour autant avoir de problème érectile. Tenez, garçon, apportez-moi un autre Saint-Amour et une entrecôte saignante.